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Allosaurus même rue, même cabine

Un conte moderne, poétique et surréaliste

 

Il fut un temps, pas si éloigné, où la cabine téléphonique était une nouvelle technologie. Aujourd’hui le fossé entre elle et nos Smartphones est aussi béant que celui qui sépare l’Homo sapiens des dinosaures.

La cabine téléphonique est un lieu magique, désuet et poétique, qui à lui seul raconte déjà l’histoire d’un monde qui va trop vite, où s’arrêter pour parler est devenu obsolète, où il n’y a plus de refuge, où être simplement humain, friable, faillible, est devenu superflu.

 

Grâce à cette cabine qui sert d’asile à trois personnages singuliers, nous avons accès à leur vie secrète et leurs histoires se croisent et s’entremêlent parfois furtivement.

Au gré des coups de fil qu’ils passent, nous découvrons leurs histoires, ce qui les anime et leur soif d’absolu. Se dévoilant dans la solitude de ce confessionnal à ciel ouvert, hermétique aux oreilles du monde, ils vont pouvoir à leur manière aimer jusqu’à en devenir fous.

N'est-ce pas la seule manière d'aimer ?

Il pourrait s’agir d’histoires ordinaires mais les personnages ne le sont pas.

Had, Tadz et Lou sont tous les trois au bord du précipice, ils marchent le long de cette frontière étroite qui nous sépare de la folie.

Il ne sont pourtant pas si loin de nous. Leur étrangeté raisonne avec nos questionnements quotidiens, leur marginalité fait miroir à notre banalité et leur fol espoir d’une fin heureuse, interroge nos vies confortables.

 

C’est quoi être au monde ?

C’est quoi être fragile dans un monde qui broie ?

C’est quoi être idéaliste dans un monde froid ?

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La mise en scène

L’absence de cadre scénographique est le point de départ en creux de notre réflexion. La pièce ayant été écrite et conçue pour être jouée à l’écart du confort ouaté d’un plateau de théâtre, loin de cette fameuse boite noire qui promet tous les rêves, appelle tous les possibles.

C’est au contraire avec le réel que nous voulons composer cette mise en scène, si toutefois ce terme s’applique encore ici (peut-être devrions-nous parler plus justement de « mise en lieu », ou de « mise en ville ».

C’est donc avec le réel qu’il faudra penser le rêve, avec les contraintes d’une lumière crue ou d’un éclairage naturel, avec l’absence de coulisse, avec pour horizon non pas le fond perdu créé artificiellement par un pendrillon noir et un éclairage en contre-jour, mais un imprévisible pan de mur dont nous ne connaissons ni la couleur ni la matière.

Nous voulons créer une poésie du réel, inspirés en cela par l’esthétique de la photographe Stéphanie Lacombe qui collabore au projet. Créer une poésie visuelle à partir de la trivialité du quotidien, rendre beau ce que, par habitude, on a cessé de voir. Utiliser le mobilier urbain ou la froideur administrative d’un hall, d’un foyer de travailleurs ou d’un centre social. Plutôt que de chercher à les cacher, montrer au contraire le petit bonhomme vert de la sortie de secours, l’extincteur, les portes coupe-feu, le parcmètre ou le réverbère municipal, jouer avec eux, près d’eux.

 

Car c’est dans cet univers que vivent nos personnages, et cette froideur à laquelle ils se heurtent sans cesse est leur quotidien. C’est du contraste entre leurs combats solitaires, intérieurs et sensibles, et ce monde qui ne laisse aucune prise à la douceur, que nous souhaitons faire advenir la poésie. Au trivial du réel nous opposerons l’idéalisme de nos personnages, au rythme réguliers des géométries urbaines, nous opposerons leur lenteur courbe, leur rythme aérien et leur démarche incertaine.

Le seul apport scénographique sera notre cabine téléphonique, et là encore nous ferons jouer les contrastes. La cabine aux lignes anguleuses deviendra leur cocon, un nid protecteur et chaud, par le simple fait qu’elle accueille leurs histoires, garde leurs secrets et parfois provoque leur rencontre.

Elle sera posée sur un sol imitant le froid béton des grands espaces urbains. De ce sol s’élèveront des modules de différentes tailles, comme l’idée d’une ville miniature qui s’étendra dans l’espace de jeu à travers l’empilement progressif d’annuaires symbolisant l’encombrement intérieur des êtres. Inspirés dans cette imagerie par le travail de Christian Boltanski.
De la cabine entièrement sonorisée, émaneront les voix des acteurs y compris quand leurs murmures seraient inaudibles pour un passant. Nous accèderons ainsi à leur vie secrète. Il en émanera également une ritournelle récurrente qui rythme leurs existences, et ce souffle aérien qui poursuit leurs trajectoires, ces nappes célestes qui, venant d’ailleurs, teinteront l’espace d’une couleur sonore proche du rêve. La musique, l’univers sonore, l’atmosphère mélodique seront un support permanent aux mondes intérieurs de nos personnages.
Un musicien installé sur un proscenium en fond de scène, entouré d’un attirail d’instruments acoustiques et électroniques suspendus par des fils invisibles, alternera les cessions douces à la guitare ou au glockenspiel, et les cessions plus électro.
De rêve il est en effet souvent question dans le texte. Lou raconte ses rêves à des auditeurs inconnus, Had vit une existence usurpée, une vie rêvée. Tadz rêve de retrouver le lien perdu avec sa fille. Les personnages sont en contact permanents avec leurs rêves.
Comme des lucioles scintillantes, de minuscules éléments lumineux seront eux aussi disposés dans tout l’espace scénique, transformant la ville froide et grise en un monde onirique.
Le rêve se doit d’être présent.
Visuellement, il apparaîtra donc sous forme de fantômes, d’ombres ou de silhouettes. C’est là le défi ultime de notre « mise en lieu » : intégrer au jeu des acteurs la présence d’un groupe de personnes issues d’ateliers de pratiques théâtrales planifiées en amont, adeptes du théâtre amateur ou n’ayant aucune expérience en la matière. Il s’agira de former une entité vivante de corps anonymes, de passants sans identité, soulignant l’intrigue par leur présence énigmatique, et donnant à l’ensemble toute la distanciation nécessaire à l’apparition de l’allégorie. Ces ombres fantomatiques apparaitront ensemble ou individuellement, toujours silencieuses et fugaces comme le ressac d’une mer d’hommes et de femmes. Elles évoqueront la foule écrasante, l’oppression du monde, la masse cauchemardesque de nos phobies. Elles seront aussi les âmes bienveillantes, anges-gardiens de nos fragiles existences, entités protectrices. Ce chœur en mouvement, affublé des apparats de la vie normale (chapeaux, imperméables, chaussures de ville) mais comme plongé dans un bain d’une eau trouble et grisâtre, traversera la pièce comme les bonshommes volants si mélancoliques de Jean- Michel Folon, ou les bourgeois de Calais semblant sortir de terre sous le marteau de Rodin ou encore les enfants de Marie Uchytilova échappant au massacre.
Ainsi façonné par les corps, l’espace de jeu trouvera sa dimension métaphorique.

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