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                                                   10/04/21

J’avais découvert et adoré Mangez-le si vous voulez et Je vole… et le reste je le dirai aux ombres à Avignon en 2019 et j’étais très impatiente de découvrir la nouvelle création de la compagnie f.o.u.i.c.

Le décor est sobre, simple et efficace : trois cabines téléphoniques trônent sur le plateau, une cabine en bois, une cabine à pièce et une cabine à carte plus récente mais finalement elle aussi presque disparue de nos villes.

Le passé c’est l’un des endroits où la compagnie f.o.u.i.c. nous emmène aujourd’hui. Par la découverte du présent de ces hommes et femmes appartenant à des époques différentes, nous effectuons une remontée dans le temps. C’est l’histoire de trois générations que raconte Téléphone-moi, une épopée qui se promène sur la courbe du temps sans pour autant pouvoir la transformer. Ce qui est fait est fait. « Le passé ça ne s’efface pas ». Examiner le passé pour explorer et comprendre le présent. Analyser les absents pour déchiffrer les présents.

Trois époques très clairement identifiables, datées grâce aux décors, aux costumes, aux langages et aux évènements de l’actualité politique et sportive. Trois histoires qui s’enchaînent, se croisent pour finalement s’imbriquer et déteindre les unes sur les autres.

Ces personnages sont empêtrés dans leur temporalité ; chaque époque venant avec ses d’exigences et ses pressions liées à son contexte économique, historique et sociétal. Chaque choix fait à une époque donnée est forcément daté. On décide de se révolter, de se taire, de subir, de s’exprimer parce que l’époque et la société le permettent ou nous y poussent. Celui-là se montre courageux parce que son époque souhaite des héros, cet autre cache sa déchéance parce que le cadre actif est la norme de son temps… Parallèlement le groupe s’enthousiasme collectivement pour un match de foot, descend dans la rue pour célébrer une élection…C’est de ce général que nait l’individu, chacun se construit au sein de sa communauté, en réaction ou en symbiose par rapport à son groupe.

Un des thèmes qui m’a aussi touché dans la pièce est la répercussion et la transmission. Quelles sont les conséquences de nos actes, de nos choix, de nos décisions ? Dans quelle mesure l’arbitrage qui, un moment donné, nous semble juste, pour nous et/ou les autres est réellement la bonne option ? Quels retentissements ont les agissements du passé sur notre présent et surtout sur celui de nos enfants ? Que communique-t-on à notre descendance ? Quelle part de nos actions entre dans la construction de leur personnalité ? Quelle part de leur souffrance et dérèglement d’adulte est due à notre intervention en tant que parents ? Et puisque c’est aussi au cœur de Téléphone-moi quelles sont les conséquences du secret familial. Ce que l’on tait parce que cela semble plus raisonnable. Terrible silence le plus souvent dévastateur.

Le choix des cabines téléphoniques est très intéressant. Object un peu désuet appartenant déjà à notre passé collectif. Lieu intime et pourtant visible, transparent mais fermé. On peut s’y refugier, s’y blottir, mais l’on y reste vulnérable. C’est un endroit à la fois privé et public.
Le téléphone permet souvent de dire ce que l’on n’ose pas avouer en face à face, confidence téléphonique que l’éloignement physique et l’absence du regard de l’autre facilite. A l’inverse le téléphone permet le mensonge, la dissimulation. C’est aussi un lieu de passage et de rencontre.

L’écriture de Jean-Christophe Dollé est tout en finesse, rien n’est explicatif ni prémâché. On nous livre l’histoire au compte-gouttes, quelques anecdotes qui en disent un peu mais pas trop, quelques parcelles de vie, des bouts de leur passé, des bribes de leur présent. Juste de quoi découvrir et comprendre leur personnalité et le destin qui les lient. On observe petit à petit leurs fêlures, leurs faiblesses, tout ce qui les a conduits là où ils sont aujourd’hui. Et presque jusqu’à la toute fin il subsiste des voiles de mystère, des questions, des trous noirs qui nous tiennent en haleine.

C’est intense et dense, très vite on sent la fragilité et la solitude des personnages et l’on se met à espérer que le voile du malheur se lève, que leur détresse se termine et que quelqu’un enfin prenne une décision, fasse un choix qui réparera ce cycle de vie brisée.

Comme toujours avec la compagnie f.o.u.i.c la mise en scène est originale et inventive, ballet orchestré et maitrisé : une part de magie, une mise en lumière originale, un côté très cinématographique et visuel qui subjugue. La bande sonore très présente complète l’ensemble avec harmonie. Tout est étudié et affiné pour donner un ensemble cohérent et soigné. L’interprétation est parfaite, tout en intensité, justesse et sincérité.

Mais au fait, cette pièce est-elle un drame, une comédie de mœurs, une romance… ? Difficile de trancher, j’ai pleuré, ri, été émue, surprise, charmée… Je suis surtout sortie pleine et plus riche de ce qu’ils m’ont offert !

Une pièce intime et superbe.

Catherine Bletsas

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